Biais Cognitif - Le monde est complexe, bien trop complexe pour nos cerveaux humainsLe monde est complexe, bien trop complexe pour nos cerveaux humains. Et pourtant nous n’éprouvons aucune difficulté à décrire ce qui se passe autour de nous, ou du moins à interpréter ces réalités complexes au moyen d’histoires simplistes...

Nous nous racontons ces histoires non pas consciemment, mais instinctivement, mécaniquement, impulsivement. Nous ne pouvons nous empêcher de trouver un fil conducteur, de lier les acteurs et évènements dans un enchainement « logique ». Et cela, même lorsque nous regardons les nuages, "celui-là ressemble à une girafe qui boit » ou lorsque nous écoutons de la musique "cette mélodie est joyeuse ! » Nous le faisons même, instinctivement, en regardant de simples formes symétriques s’agiter ! (Vous pouvez en faire l’expérience en regardant l’amusante vidéo de l’article ci-joint). Nous nous racontons aussi ces histoires lorsque nous sommes confrontés à des phénomènes que nous ne comprenons pas, notamment au contact de l’exotique réalité du monde quantique, ou pour interpréter la complexité qui se cache derrière les comportements des personnes ou des groupes.

Cette faculté innée et naturelle d’interpréter le monde sous l’angle d’histoires est un avantage indéniable au niveau de la créativité. Mais elle nous limite aussi, durement.

L’exemple le plus flagrant concerne les pensées que nous fabriquons mécaniquement pour interpréter les comportements des autres, en particulier ceux qui nous dérangent. Ce qui n’était qu’un simple trait humain se transforme alors bien souvent en un biais, puisqu’il nous pousse de manière irrésistible à interpréter les paroles ou les comportements des autres au jugé, et donc souvent, de travers : "je suis sûr qu’il a fait ça à cause de ça, parce qu’il est comme ça ! » Ces interprétations — qui ne tiennent pas compte de l’histoire et la complexité des facteurs biologiques, sociaux et culturels qui influencent les personnes — nous permettent d’agir ou plutôt de réagir rapidement aux évènements... mais parfois à côté de la plaque ! L’expression "se faire des films » résume bien le voyage vers les terres d’embarras que ces interprétations ont tendance à nous offrir...

L’impact de ce biais naturel devrait d’autant plus nous interpeler à l’échelle sociétaire puisque ces histoires enfantines, que nous fabriquons mécaniquement, nourrissent nos penchants pour le manichéiste, la violence et... les déclarations de guerre.

Nous ne pouvons nous empêcher d’interpréter le monde à travers ses histoires parce que cela fait partie de notre nature. Nous naissons équipés d’origine d’un besoin de comprendre ce qui nous entoure, mais aussi d’un besoin impérieux de trouver des motifs, des liens de cause à effet que nous voyons partout. Même là où il n’y en a pas...

Nous devons à l’évolution cette créativité, mais aussi ce biais, car la nature ne nous a pas dotés de ce besoin d’interpréter ce qui se passe autour de nous pour nous permettre d’approcher les choses et les évènements de façon précise et objective. L'évolution nous a façonné pour que nous puissions survivre suffisamment longtemps pour nous reproduire.

Le monde serait bien différent si nous avions été sélectionnés par l’évolution pour percevoir objectivement l’extraordinaire complexité de ce qui nous entoure. Il serait probablement beaucoup plus tolérant et plus juste.

Mais nous pouvons apprendre à dépasser les limites de notre nature.

La première étape consisterait à prendre conscience de ce biais naturel, à accepter de le voir, non pas seulement chez les autres, mais chez soi : en acceptant d’être limité et biaisé au niveau de nos capacités de raisonner de manière rationnelle, mais pas seulement à un niveau superficiel.

La seconde étape consisterait à apprendre à approcher la réalité non plus comme nous le faisons aujourd’hui — en nous basant sur nos intuitions, nos certitudes, nos émotions, et les histoires qu’elles nous racontent —, mais en utilisant l’outil que nous avons inventé, nous autres les malvoyants, pour approcher la réalité : la méthode scientifique.

La rigueur scientifique, associée aux outils de visualisation que sont les statistiques, est aujourd’hui le moyen le plus fiable — le moins biaisé — que nous ayons à notre disposition pour surmonter notre aveuglement naturel, pour approcher la réalité et mieux comprendre le monde qui nous entoure.