Steven Pinker, professeur en psychologie cognitive à Harvard. (Extrait de "Comprendre la nature humaine")

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Lorsque Galilée a attiré l'attention de l'Inquisition en 1633, ce qui était en jeu dépassait largement les questions d'astronomie. En déclarant que c'était la Terre qui tournait autour du Soleil, et pas l'inverse, il remettait en question certaines affirmations littérales de la bible. Pire encore, il contestait une théorie de l'ordre moral de l'univers, la théorie de son époque.

Nous voyons aujourd'hui les choses comme Galilée. Et il nous est difficile d'imaginer en quoi la disposition des roches et des gaz en trois dimensions dans l'espace peut bien avoir à faire avec l'origine du bien ou du mal, ou avec le sens et le but de notre existence.
Les sensibilités morales du temps de Galilée ont fini par s'éteindre face aux données de l'astronomie, non pas tant parce qu'elles devaient s'incliner devant la réalité, mais parce que, dès le départ, l'idée même que la morale ait quelque chose à voir avec une "Grande Chaîne de l'Être" était absurde.
J'ai le sentiment que nous vivons actuellement une période de transition similaire. La Table rase est la Grande Chaîne de l'Être d'aujourd'hui dans le sens où elle est la doctrine la plus populaire et la plus associée avec les fondements de la morale. Mais cette doctrine a été, à son tour, réfutée par les sciences de son temps. Comme dans le siècle qui a suivi l'affaire de Galilée, nos sensibilités morales se feront aux découvertes réalisées en biologie ou psychologie, non pas tant parce que les faits sont des faits, mais parce que les références morales à la Table rase pour justifier ce qui est moral ou pas sont toutes aussi absurdes que celles de la Grande Chaîne de l'Être.
Le refus de reconnaitre la nature humaine est comme la honte que le sexe produisait dans la société victorienne, et encore pire : il dénature la science et l'étude, le discours public et la vie quotidienne.

 

Frans de Waal, éthologue

dewaalquoteAccepter que les animaux puissent être dotés d'émotions qu'on imaginait réservées aux humains a longtemps été un tabou scientifique. Mais, en niant cette réalité, nous risquons de manquer quelque chose de fondamental, à la fois sur les animaux et sur nous. Je pense que de nombreux sentiments que les philosophes appellent "sentiments moraux", qui sont perçus comme typiquement humains, se retrouvent aussi chez d'autres espèces. Vous trouverez par exemple chez les chimpanzés et d'autres animaux, des signes de sympathie, d'empathie, de réciprocité, des sentiments d'injustice et la volonté de suivre des règles sociales.

 

 

Daniel Kahneman, psychologue et économiste comportemental

kahnemanquoteNos intuitions nous trompent constamment et de façon prévisible, et nous ne pouvons rien y faire. Si nous faisons et répétons ces erreurs optiques prévisibles, alors que notre vision est si performante, n'y a-t-il pas de grandes chances que nous faisions encore plus d'erreurs dans des domaines pour lesquels nous ne sommes pas si performants ? Si l'on prend par exemple le cas des décisions financières : nous n'avons pas été sélectionnés par l'évolution pour les faire puisque nous n'avons pas de raisons évolutionnaires de les faire. Nous ne possédons pas une partie de notre cerveau qui leur est dédiée, et nous n'avons pas non plus à prendre ces décisions pendant des heures chaque jour. Il est donc normal que nous fassions beaucoup d'erreurs, et pire, que nous n'ayons même pas de moyens directs et faciles de nous en rendre compte. Un exemple : quand nous sommes confrontés à une décision est trop complexe, nous choisissons systématiquement la solution la plus simple, qui est souvent celle qui nous est suggérée. Nous sommes donc facilement influencés par des facteurs extérieurs, parce que nous ne connaissons pas suffisamment bien nos biais et nos préférences. Nous comprenons à peu près nos limites et nos biais par rapport au monde physique (les biais visuels par exemple), mais lorsqu'il s'agit du monde intellectuel, nous oublions nos limitations...