Tradition versus Civilisation

On a tous entendu parler de ces traditions qui entravent le développement des personnes et de leur société comme l’excision ou ces fameux rites funéraires de toilettes des morts qui propagent des épidémies.

Vu de l’extérieur, d’une autre culture, l’entêtement à « faire ce qui a toujours été fait » semble absurde : « qu’est-ce que ça leur coute d’arrêter leurs pratiques moyenâgeuses ? »

Mais vu de l’intérieur, c’est plus compliqué...

Prenons, par exemple, une activité traditionnelle occidentale : les feux de bois, pour se chauffer ou se détendre — sans technologie permettant de réduire les émissions de particules (au moins au niveau des émissions des véhicules diesel...).


Feux de cheminée, pollution et santé : les chiffres.

Une demi-journée au coin du feu émet autant de particules fines qu’une voiture diesel qui roulerait pendant 3.500 km. Même un poêle certifié EPA (norme USA) fonctionnant 60 heures émet autant de particules qu’un moteur d’une voiture de moyenne cylindrée parcourant 18.000 kilomètres. (*)(*)

○ En France, le chauffage au bois est responsable de 84 % des émissions de PM 2,5 du chauffage résidentiel  alors qu’il ne représente que 5 % de l’ensemble des combustibles utilisés... Le gaz naturel, qui représente 80 % des combustibles du chauffage résidentiel, est responsable de moins de 3 % des PM 2,5.(*)

En Europe, la pollution liée aux particules fines cause 432.000 morts prématurées chaque année, 43.400 en France (les deux principales causes sont le diesel et la combustion du bois) (*) (*). Dans le monde, 7 millions de personnes sont tuées chaque année par les pollutions de l’air (*).

 

(Retrouvez les sources sur cet article et d’autres arguments s’appuyant sur une centaine d’études et de rapport d’organismes reconnus).


Au regard de ces chiffres, on pourrait considérer qu’allumer un feu sans technologie adéquat est égoïste, voire scandaleux, notamment en zone (péri — ) urbaine. Et pourtant les cheminées françaises, feux de jardin et barbecues fument allègrement, sans que cela ne choque personne... À l’heure actuelle, aucune législation* n’encadre cette pratique en France, et cela malgré les centaines d’études prouvant sa toxicité. Cette pratique est laissée « au ressort du savoir-vivre » et donc à la faculté des personnes de se soucier d’elles-mêmes, de leur famille, mais aussi de leurs voisins, de l’environnement. Une faculté qui, d’après le courant dominant des sciences sociales, serait innée et donc universelle...

*Cela dit, légiférer ne changerait pas grand-chose puisque la seule législation existante à ce sujet et concernant les feux de jardin n’est même pas appliquée.

Un sens moral transcendant les clivages politiques

Les débats sur les sujets d’actualité sont toujours intéressants parce qu’ils reflètent la maturité du sens moral d’une culture et que cette maturité transcende souvent les clivages politiques. Un sondage réalisé par Le Figaro (un journal de droite) montre une majorité écrasante hostile à la réglementation des feux de cheminée. On retrouve cette hostilité aussi dans la plupart des médias de gauche. On peut lire sous ces articles les commentaires indignés qui gravitent autour de cette idée : « comment peut-on limiter le droit des personnes à se faire plaisir ou le droit de se chauffer à moindre coût ? » Une fois n’est pas coutume, on trouve la droite autoritaire prônant « l’interdit d’interdire » et manifestant pour « les droits fondamentaux des personnes » — en l’occurrence ce droit fondamental qu’est le droit à l’égoïsme. Et on y trouve la droite libérale exceptionnellement soucieuse des « plus démunies », de « ceux qui n’ont pas les moyens de se chauffer autrement ». On y trouve également la gauche « progressiste » très attachée à l’idée de conserver les traditions, ou plus précisément « de faire comme on a toujours fait », et tant pis pour les minorités qui en souffrent le plus.

Autant dire que la poignée de personnes conscientes de ce manque d'hygiène ne pèse pas lourd face aux millions (60 millions ?) de personnes défendant ces feux sauvages.

Quelques articles et commentaires sortiront tout de même du lot. L’un d’eux rappellera notamment « qu’il est difficile d’imaginer pouvoir vivre de la même façon dans une mégapole de 10 millions d’habitants que seul au milieu d’un désert ». Peu de commentaires manifesteront un cercle de sympathie dépassant la sphère humanocentrique. C’est dommage parce que l’homme n’est pas le seul à souffrir de ses pollutions.

La combinaison tradition - croyances - ignorance — égoïsme

On retrouve finalement derrière ce genre de sujet les quatre choses qu’on reproche si facilement aux (autres) pays en voie de développement : le poids des traditions, des croyances, de l’ignorance et des pratiques égoïstes. Le poids des traditions, c’est notre difficulté à changer, à ne plus faire ce qu’on a toujours fait. Quant aux croyances, il ne faut pas toujours les chercher dans les religions, la croyance occidentale "naturaliste" en est un bon exemple. Elle est celle qui se cache derrière les raisonnements proclamant que « ce qui est naturel est bon » (ou moins toxique, moins polluant) — comme la fumée de bois. Cette croyance est tellement ancrée qu’elle passe inaperçue au point même qu’il est tabou de l’interroger. L’ignorance ressort aussi dans le penchant vers les croyances et l’incapacité à raisonner de manière rationnelle (et donc scientifique). Et l’égoïsme ressort ici dans les mentalités consistant à se faire plaisir, ou à faire des économies, aux dépens des autres.

Souci de l’autre et... civilisation

On pourrait se douter que les Français ne sont pas les seuls à aimer les feux de bois, pour leur beauté, se faire une grillade, ou se chauffer à moindres frais (il y a toujours quelques branches qui traînent, une vieille palette, de vieilles pubs ou des cartons de supermarchés). Alors qu’en est-il ailleurs ?

Dans certaines régions d’Europe (les plus civilisées ?) notamment au Royaume-Uni, les foyers ouverts (sans filtre) sont simplement interdits dans certaines zones. On pourrait aussi citer le Danemark où les émissions sont sévèrement contrôlées sur tout le pays. Les municipalités danoises ont même le pouvoir de durcir ces restrictions dans des endroits particuliers, comme à proximité des écoles et des maisons de retraite. Étonnamment, les gens de ces régions semblent avoir survécu à l’obligation d’utiliser des technologies respectueuses de leur voisin et de l’environnement... Et moins étonnant : ils vivent mieux et plus longtemps. (Les sources et d’autres législations ici)

 

On pourrait voir dans cette législation danoise, une simple réglementation. Mais on pourrait y voir beaucoup plus, à commencer par une plus grande maturité, notamment des politiciens, mais avant tout de leurs électeurs.

● Se soucier de l’intérêt général, notamment lorsqu’il va aux dépens de ses propres intérêts comme sa carrière politique, n’est pas évident. C’est d’autant plus vrai lorsqu’il s’agit de mettre en place des mesures nécessaires, mais qui ne sont pas populaires.

● On pourrait aussi y voir la présence d’un électorat plus mature, d’électeurs prêts à sacrifier un peu de leurs plaisirs égoïstes pour y gagner sur le long terme, notamment en vivant mieux ensemble.

● On pourrait encore voir dans ces décisions le reflet d’un souci de l’autre plus élargi : c’est bien de se soucier de soi et de sa famille, mais c’est encore mieux de se soucier, aussi, de ses voisins, de ses concitoyens, des autres peuples, de l’environnement.

● On pourrait y voir une population plus éduquée, plus intelligente, capable de prendre du recul sur ces croyances et ses traditions, et de raisonner de manière rationnelle.

● On pourrait enfin y voir une approche beaucoup plus avancée et moins égoïste de la notion de « liberté » et de « droit de la personne ». Les Français ont construit leur société sur ce droit de la personne, les Européens du nord (notamment les Danois) ont réussi à étendre ce droit aussi à ceux (et ce) qui entourent cette personne. Arriverons-nous un jour à faire ce pas ?

 

Bref, il suffit d’imaginer la réaction des Français à une régulation de leurs traditions, en l’occurrence les feux de bois sauvages (sans technologie propre) pour saisir l’attachement des autres cultures à leurs habitudes, leurs traditions barbares, leurs croyances, et leur difficulté de s’en affranchir et d’en faire le deuil....

 

 


 

Update:

> Édit 1 (2014) : En janvier 2015, l’utilisation des foyers ouverts devrait être interdite sur Paris et réglementée en Ile-de-France (aucune législation en vue pour le reste du pays...).

Édit 2 (2015) : Cette loi jugée « trop contraignante » par les tendances libérales et socialistes* de l’écologie française, ne passera finalement pas. (*Conception « top-down » de l’origine des problèmes sociaux).


Sources :

Les sources sont détaillées dans cet article